Vendredi 10 avril 2009 5 10 /04 /Avr /2009 13:54
Mais d'abord mettre un peu d'ordre. Le cahier bleu sur la table de nuit. Mon journal avec lui. La bouteille ? Sous le lit... Bushmills. Poubelle ! "En plein dans le mille !"
Tirer les draps, fermer le lit. Fermer les yeux sur le vide.
Changer l'eau des fleurs, couper les tiges.
Remplir la bouilloire. Attendre qu'elle siffle.
Vider l'égouttoir, faire place nette, table rase.
Poser la théière, et puis la tasse sur le bois peint.
Le silence et le vide.
Je me souviens c'était en décembre, la nuit était scintillante et belle, je souriais aux étoiles.
Après.
Plus de dix ans déjà.
Il était là, pensif et inspiré devant ce tableau, qui avait accaparé mon regard. Et tout doucement il se mit à parler, soufflant les mots sur ma nuque. L'aurait-il fait si je n'avais pas eu les cheveux attachés ... Comme je me retournais, il reprit, doucement depuis le début...
" Comme un verre de Venise
 sait en naissant ce gris
 et la clarté indécise
 dont il sera épris
 Ainsi tes tendres mains
 avaient rêvé d'avance
 d'être la lente balance
 de nos moments trop pleins."
Il avait les yeux gris, gris-bleu, et dans son regard une telle lumière. Les cheveux sombres un peu fous, flous, soyeux. Une chemise blanche, un blouson de daim. Une écharpe.
- De qui est-ce ? De vous ?
- Rainer Maria Rilke.
- J'aime beaucoup.
- Ca vous va bien...
- Quoi ?
- Tout ça, dit-il faisant tourner dans l'air une main, longue et belle.
Cette peinture, ce silence, et vos cheveux...
- Vous faites çà souvent ?
- Me croirez-vous si je dis... non ?
- Peut-être...
- Vous m'attendiez... alors ?
Je me souviens avoir souri, c'était étrange. Les hommes c'est moi qui les avais choisis, jusque là.
Ce moment est resté gravé dans ma mémoire, je l'avais si bien caché, qu'il aura fallu le retour d'Hammershoi sur la scène des arts, pour que tout me revienne, comme si c'était hier.
Hier amer, après tant de douceur, après tant de chaleur, après ce feu.
- Jeudi, même heure .
- Que voulez-vous dire ?
- Vous savez, et déjà je sais que c'est oui.
J'ai ri. Abasourdie. Il me semblait si jeune. Et tant d'assurance pourtant. Et ce charme...
Et puis je suis partie. J'ai oublié de terminer la visite.
Une fois sur le quai, j'ai respiré très fort, la nuit était tombée déjà, c'était l'heure du thé.
J'ai rejoint Simon.
- Tu es en avance...
- Tu as fini ?
- Mon dernier patient se rhabille, quelques minutes et on y va ...Ok ?
- C'est bien. Je t'attends en bas.
J'ai redescendu les trois étages sur la moquette bleue. Sur un nuage. Ce garçon m'avait laissée étrangement abandonnée à son attente. Les marches se dérobaient sous mes pas, j'étais ailleurs.
- Claire !
- Oui...
- Ca va ?
- Tu es bizarre.
- Non, un peu étourdie, le froid peut-être, j'ai marché sur les quais, le vent soufflait fort, une vraie bise d'hiver. Réchauffe-moi...
- Bon , on commence par qui, Julie... ?
- Bonne idée, allons-y...
Il n'avait pas pris ma main. N'avait pas embrassé mes lèvres glacées, ni mon nez rouge de froid.
Noël brillait dans les rues et les yeux des enfants. Noël sonnait, carillonnait, mais une musique inconnue flirtait à mon oreille.

 
Par Frédérique L.R - Publié dans : écriture et poésie
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